26 oct. 2013

Les Jumelles Silencieuses

Le côté obscur de leur force.

Apollon et Artémis, Romulus et Rémus, Castor et Pollux... Mais aussi Mary-Kate et Ashley Olsen, Igor et Grichka Bogdanov ou encore Lisa et Louise Burns...

Des jumeaux célèbres, il y en à beaucoup. Et force est de reconnaître que si la gémellité a depuis longtemps perdu son statut de "phénomène", il subsiste toujours quelques idées reçues, et même encore quelques légendes tenaces, restes de notre inconscient moyenâgeux, sur les jumeaux perfides et/ou maléfiques.

Si l'histoire qui suit s'était déroulé il y a 1000 ans, elle se serait certainement terminée dans les flammes. N'en reste pas moins qu'elle contribue à épaissir les zones d'ombres qui subsistent sur les mystères de la gémellité.




Toi est moi...

Elles sont nées le 11 avril 1963 sur l'île de la Barbade. June et Jennifer Gibbons sont des jumelles monozygotes, autrement dit, des vraies jumelles. Dès leur plus jeune âge, les deux sœurs sont inséparables. Elles présentent également très tôt des troubles du langage, qui les rendent difficiles à comprendre en dehors des membres de la famille. Elles sont très renfermées et ne se mélangent pas avec les enfants de leur entourage, que ce soit dans leur quartier ou à l'école.

L'école, tiens... qui se révèle une expérience traumatisante pour les jumelles. A Haverfordwest, petite communauté Galloise où la famille s'installe en 1974, nombreux sont les habitants qui voient des noirs pour la première fois. A l'école, constamment rejetées, voire ostracisées, elles sont les cibles quotidiennes pour les autres enfants : on leur tire par exemple les cheveux, les arrachant parfois par poignées, pour leur plonger la tête dans les toilettes. Sévices physiques auxquels elles répondent par un silence total, allant même jusqu'à s'enlacer et se lover l'une contre l'autre au sol pour encaisser. Les dirigeants de l'établissement décident même quelques fois de les faire quitter la classe plus tôt, afin de leur éviter de se faire sans cesse et malmener.

C'est à cette période que le langage de June et Jennifer atteint le stade de la cryptophasie. Plus personne ne les comprend, et pour se protéger, elles décident d'adopter un pacte du silence. Elles mettent en avant leur gémellité parfaite, le moindre accroc a cette similitude étant vécu comme une menace. Elles adoptent également très vite les mêmes attitudes, entrant et sortant de l'école l'une derrière l'autre, parfaitement synchrones, lentement, la tête baissée, tels deux automates, sans un mot. En public, elles mettent en place d'étranges systèmes de défense pour faire face aux inconnus, allant par exemple se raidir comme des planches et garder le regard fixe. Elles s'enferment dans leur monde et refusent maintenant de parler à qui que ce soit. Silence qui pèse énormément sur la famille.

A l'âge de 14 ans, elles sont suivies par un bon nombre de thérapeutes qui essaieront sans succès de les faire s'ouvrir aux autres, et la décision est bientôt prise de les envoyer dans des internats séparés pour rompre cette isolation. Mais alors leur état se détériore et afin d'éviter le pire, elles sont à nouveau réunies deux ans plus tard. Se renfermant davantage dans ce silence qui leur est propre.

Je t'aime autant que je te déteste.

Si en apparence June et Jennifer semblent être heureuses dans leur isolement volontaire, leur relation les déchire. Elles ne peuvent pas vivre l'une sans l'autre, mais souffrent de vivre constamment l'une avec l'autre.

Durant leur éloignement, un lien s'est brisé. Elles quittent l'école et s'enferment dans leur chambre, leur monde, leur domaine. La tension qui monte entre elles bouillonne entre ces quatre murs, presque palpable. A l'abri dans cette chambre, elles laissent s'exprimer leur imagination débordante : avec leur poupées, mettent en scène des pièces de théâtre dont le scénario se termine souvent dans la violence, poupées démembrées, déchirées, bonnes à jeter. Puis elles se mettent à l'écriture. Leur mère offre à chacune un carnet, dans lequel elles tiennent un journal très détaillé de leur vie. Pas une page qui ne soit couverte de leur écriture minuscule quasi indéchiffrable. Elles rêvent bientôt de gloire, de se faire publier et écrivent romans et nouvelles. Dans un style violent et dérangeant qui ne séduit personne, ce que les jumelles ont du mal à encaisser.

Elles commencent alors à se sentir à l'étroit dans cette chambre et sont de plus en plus attirées par ce monde extérieur qui les effrayait tant. Drogues, alcool, sexe, elles perdent le contrôle et sont la proie de nombreux sentiment contradictoires qui viennent renforcer ce schéma d'amour/haine qui les habite depuis qu'elles ont été réunies. Elles se disputent pour savoir qui est la meilleure romancière, qui sortira avec tel garçon, se déchirent de plus en plus, allant même jusqu'à écrire dans leur journal que le seul moyen d'être libre serait que l'une des deux meure.
 
On the Highway to Hell.

Abandonnées finalement par les seuls amants qu'elle ont connu, elle reprennent le cours normal de leur existence, cherchant un nouveau moyen d'exprimer leur colère. Elles trainent dans les rues, cambriolent, puis passent au stade supérieur et seront responsables de plusieurs incendies, avant d'être surprises une nuit en plein préparatifs... dans une école.

S'ensuivra alors un procès ou les jumelles adopteront le comportement qu'elles avaient étant petites. Totalement muettes face à l'accusation, leurs avocats sont désemparés et le dénouement du procès se résumera à un arrangement entre magistrats à huis clos. Elles sont condamnées à être internées pour une durée indéterminée (pouvant signifier perpétuité) au Broadmoor Hospital, institut psychiatrique pour les criminels dangereux.

Selon Marjorie Wallace, journaliste au Sunday Times qui à étudié l'affaire, les sœurs avaient depuis longtemps un accord selon lequel, si l'une d'entre elles venait à mourir, l'autre devrait commencer à parler et vivre une vie normale. Après 14 ans passées à Broadmoor, les jumelles sont transférées dans une clinique généralisée. Jennifer meurt alors soudainement dans les heures qui suivront son transfert en hélicoptère, d'une inflammation du cœur, menant à une mort subite qui reste à ce jour un mystère. Lors d'une visite quelque jours plus tard, Wallace trouve June dans un état et une humeur étranges. Elle dira à la journaliste qu'elle à "le sentiment d'être libre, enfin. Libérée qu'enfin Jennifer ait renoncé à la vie pour moi."

Depuis 2008, elle vit près de chez ses parents au Pays de Galle, est n'est plus suivie par aucun psychiatre. Acceptée par la communauté, elle essaie de mettre le passé derrière elle.

2 commentaires: